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Les manifestations en Inde, fractures au sein de familles hindoues

Lorsque Priya a rejoint les manifestations contre la loi sur la citoyenneté en Inde, elle avait moins peur des violences policières que de voir son père, hindou dévot, découvrir son engagement et mettre fin à ses études.

Alors que le mouvement de contestation fait rage depuis près de deux semaines dans le pays d’Asie du Sud contre la nouvelle législation, jugée par ses opposants comme discriminatoire pour les musulmans, ces manifestations provoquent dans bien des familles un choc de générations, entre des jeunes aux premiers rangs de la mobilisation et leurs parents conservateurs.

Étudiante de 20 ans de New Delhi, Priya refuse que son vrai nom soit divulgué par crainte que son père, hindou dévot, parvienne à l’identifier. « Il a cette haine des musulmans. Pour chaque opportunité qu’il a ratée dans la vie, il les blâme », explique-t-elle à l’AFP.

« J’ai essayé tant de fois de lui parler. Mais chaque conversation que nous avons s’achève sur lui menaçant de me retirer de l’université et de me marier à quelqu’un », confie la jeune femme.

Sur les réseaux sociaux, par téléphone ou autour de la table du dîner, les disputes se multiplient au sein des foyers autour de ce mouvement protestataire, qui pose l’un des plus grands défis au dirigeant nationaliste hindou Narendra Modi depuis son arrivée au pouvoir en 2014.

« Mon père m’inonde sur WhatsApp d’infox et de vidéos mensongères, c’est vraiment frustrant », dit Priya. Elle avait pour habitude de répliquer en lui envoyant des liens vers des sites de fact-checking, jusqu’à ce que ses menaces de lui couper les vivres la convainquent de se taire.

Ces « guerres sur WhatsApp » contribuent à redéfinir les relations au sein des familles indiennes, estime Anshul Tewari, rédacteur-en-chef du site spécialisé sur la jeunesse indienne Youth Ki Awaaz.

« Les jeunes tiennent énormément aujourd’hui à avoir une voix et à être entendus », déclare-t-il à l’AFP, évoquant notamment les manifestations pro-démocratie à Hong Kong ou les marches de jeunes pour le climat.

Mais à la différence de leurs homologues d’autres pays, les jeunes Indiens doivent batailler pour se faire une place dans une société particulièrement patriarcale qui considère l’autorité parentale comme sacrée.

« Dans de nombreux cas, les parents indiens se sentent le droit de décider qui leurs enfants devraient aimer, comment ils devraient vivre et même comment ils devraient penser », analyse Anshul Tewari.

Ce sentiment de contrôle absolu est d’autant plus prononcé dans le cas des jeunes filles, particulièrement présentes dans les récentes manifestations, ajoute-t-il.


– ‘Brebis galeuse’ –

Dans ce contexte, nombre de jeunes Indiens et Indiennes trouvent une bulle de liberté en ligne, loin des groupes WhatsApp dominés par la famille, et vont s’exprimer de manière anonyme sur des réseaux sociaux comme Twitter. Priya y tient ainsi un compte dont son père ignore jusqu’à l’existence.

À 27 ans, Sweta Bagaria – également un pseudonyme – se décrit comme la « brebis galeuse » de sa famille car elle a insisté pour avoir un emploi, devenant la première femme de son entourage à travailler.

Cette monteuse de vidéos basée à Bombay accuse ses parents d’abus. Ils contrôlent son compte en banque, la battent et refusent de lui donner les documents nécessaires à la location d’un appartement.

Comme Priya, la jeune femme est activement impliquée dans les manifestations contre la loi sur la citoyenneté, qu’elle qualifie de « violation flagrante des droits humains ». Le texte facilite l’attribution de la citoyenneté indienne à des réfugiés, à condition qu’ils ne soient pas musulmans.

Ses opinions politiques ont aggravé à la fracture entre elle et ses parents, qu’elle décrit comme des bigots hindous refusant d’employer ou de travailler avec des musulmans.

« Je me sentais très seule jusqu’à cette année, lorsque j’ai trouvé une communauté en ligne sur Twitter de personnes qui connaissent des conflits similaires à la maison », explique-t-elle, qualifiant ces nouveaux amis virtuels de « famille alternative ».

« Mais en fin de compte, je sais que mes combats ne sont rien comparés à ceux que d’autres personnes dans ce pays, particulièrement les musulmans, doivent traverser », relativise-t-elle.

Depuis le début des manifestations, cette grande utilisatrice de Twitter partage des pamphlets et a produit une vidéo appelant d’autres à venir manifester. Elle a engrangé quelques succès sur ce front, comme convaincre une amie qui n’a jamais voté d’aller participer à plusieurs manifestations.

Mais elle n’a guère d’espoir de faire basculer sa famille de son côté. « J’ai essayé pendant des années. Ils sont sourds », déplore-t-elle.


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