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Au Kirghizstan, un café pour mobiliser contre la corruption

Son visage orne les tasses, les toilettes et la mousse du cappuccino: l’ancien chef adjoint des douanes du Kirghizstan est devenu au café Kommouna de Bichkek le symbole d’un ras-le-bol croissant face à une corruption endémique.

Si les accusations visant Raïmbek Matraïmov, au coeur d’un récent et gigantesque scandale de corruption selon une récente enquête de plusieurs médias, commencent à mobiliser dans la capitale kirghize, c’est que le lanceur d’alerte à l’origine de ces révélations a été assassiné en Turquie le 10 novembre.

Face à cette mauvaise presse, l’ancien responsable des douanes a poursuivi en justice l’antenne kirghize de la radio américaine RFE/RL et le site Kloop.kg pour leurs publications. Mais aussi Chirine Aïtmatova, une ancienne députée, dont le café Kommouna est le siège de l’organisation anti-corruption Oumout-2020, où la face de M. Matraïmov s’affiche un peu partout.

Les militants de ce mouvement ont réussi à réunir le 25 novembre des centaines de personnes dans les rues de Bichkek, et ils espèrent faire mieux encore mercredi.

Le tout, avec une pointe d’humour satirique qui tranche avec les révoltes violentes de 2005 et 2010 qui ont chassé coup sur coup deux présidents accusés de corruption et de népotisme.

Au rassemblement du mois dernier, les manifestants adressaient des cartons jaunes de foot aux autorités, brandissant des caricatures du visage poupin de l’ancien responsable des douanes qui est resté influent malgré son limogeage fin 2017.

« C’est une nouvelle direction que prend notre culture politique », dit à l’AFP l’analyste économique Azamat Akeneev, venu assister à une soirée de poésie politique anti-corruption au café Kommouna, et qui espère que cela « forcera le pouvoir à prendre de vrais mesures ».

Mme Aïtmatova, la fondatrice du mouvement, explique avoir voulu donner « un coup de jeune au discours politique », et, en créant le café Kommouna, lui donner un QG « où l’on se sentirait chez soi ». Ambiance décontractée et politisée donc, avec au menu des boissons telles que le shot « Commission électorale » ou le rhum « Rencontre avec les électeurs ».

Autour d’un café ou d’un cocktail, les partisans d’Oumout-2020 discutent de projets concrets, comme la création d’un système de veille pour constituer des dossiers et les porter devant la justice.

– « Raïm Million » –


Pour ces militants, Raïmbek Matraïmov est le anti-héros. Avant même la publication de l’enquête de RFE/RL et Kloop, son train de vie lui avait valu le surnom, colporté par ses détracteurs, de « Raïm Million ».

Cette notoriété s’est accrue avec les investigations de ces médias indépendants, qui ont chiffré à plusieurs centaines de millions de dollars les pots-de-vin circulant aux douanes. La somme est colossale pour ce pays de six millions d’habitants parmi les plus pauvres de l’ex-URSS.

A l’origine de ces publications, des documents livrées par l’homme d’affaires chinois d’origine ouïghour Aïerken Saïmaïti, qui a admis avoir facilité le versement d’énormes bakchichs par un clan ouïghour actif dans la contrebande de produits de contrefaçon.

Le 10 novembre, le donneur d’alerte est tué par balles à Istanbul, lui qui avait fui le Kirghizstan en 2017, craignant déjà pour sa vie.

Après la publication de l’enquête de RFE/RL et Kloop fin novembre, une enquête criminelle a été ouverte et Raïmbek Matraïmov a été interrogé à deux reprises. Il y a proclamé son innocence et jusqu’ici n’a pas été inculpé. Le service des douanes a, lui, démenti toute malversation en son sein, et relevé que l’intéressé n’y travaillait plus.

Les médias concernés ont vu la semaine dernière leurs comptes en banque brièvement gelés à la suite d’une plainte de la famille Matraïmov. Cette dernière a cependant retiré sa demande quelques heures après de virulentes critiques de la présidence kirghize.

Certains militants anti-corruption veulent donc espérer qu’il s’agit là de premiers signes d’une volonté politique de s’attaquer au fléau de la corruption. Mais d’autres sont sceptiques.

D’autant qu’un blogueur anti-corruption, Aftandil Jorobekov, a été arrêté fin novembre puis assigné à résidence, et risque, selon l’ONG Human Rights Watch, sept ans de prison pour « incitation » à la haine envers les autorités.

Quant à la télévision d’Etat kirghize, elle a publiquement mis en doute l’authenticité des informations impliquant l’ancien chef adjoint des douanes.


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