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Le Niger et ses alliés face à Boko Haram

Par Vincent Foucher et Jean-Hervé Jézéquel - 16/06/2016

Point de vue de Vincent Foucher et de Jean-Hervé Jézéquel, respectivement analyste principal à l’International Crisis Group (ICG) et directeur adjoint du projet Afrique de l’Ouest à l’ICG.

 

L’attaque de Boko Haram le 3 juin 2016 contre la ville nigérienne de Bosso, au bord du lac Tchad, a confirmé la résilience du mouvement insurrectionnel et mis au jour les fragilités du dispositif militaire nigérien. Les autorités nigériennes ont officiellement confirmé la perte de vingt-six militaires. Mais l’attaque de Bosso permet aussi de remobiliser les forces régionales qui affirment vouloir porter un coup décisif à Boko Haram.

Une opération majeure de la Force multinationale mixte (FMM), retardée depuis plusieurs mois, est annoncée comme imminente. Cependant, pour réduire durablement le phénomène Boko Haram, le Niger et ses partenaires dans la sous-région et au-delà devraient se garder de certaines confusions dangereuses quant aux cibles à choisir et aux moyens à employer.

Les forces de défense des pays du bassin du lac Tchad suspectent les populations civiles établies à proximité des bastions de Boko Haram d’entretenir des liens avec les insurgés. Ce n’est sans doute pas toujours faux, mais il est essentiel de comprendre la diversité et l’intensité variable des logiques d’affiliation à Boko Haram.

Des Etats parfois brutaux et prédateurs

Né d’une logique sectaire, d’une volonté de rupture radicale avec un monde perçu comme injuste et voué au mal, Boko Haram a suscité de vraies fidélités, l’engagement fervent de nombreux membres. Au-delà, en offrant la perspective d’une revanche face à des Etats distants, peu présents et parfois brutaux et prédateurs, Boko Haram a attiré la sympathie d’un nombre non négligeable de citoyens. Mais beaucoup de ceux qui collaborent aujourd’hui, d’une façon ou d’une autre, avec Boko Haram le font surtout par peur ou nécessité. A mesure que le conflit est devenu plus violent, collaborer avec les forces de sécurité ou les groupes radicaux, au gré de qui contrôlait la zone, est devenu une question de survie, un moyen de se protéger dans une situation de grande incertitude.

Les populations se sentent prises entre le marteau et l’enclume, entre la présence menaçante de Boko Haram et une contre-insurrection que les forces armées des pays du bassin du lac Tchad, entre manque de moyens et faible contrôle des territoires, mènent de manière trop souvent indiscriminée. Il y a pourtant un urgent besoin de distinguer le noyau des insurgés de la masse des civils qui se trouve entraînée dans un conflit qui la dépasse et sans laquelle une victoire durable est impossible.

Au sud-est du Niger, malgré les opérations de déguerpissement menées pour éloigner les civils des insurgés, les premiers n’ont souvent d’autre choix que de continuer à fréquenter les zones tenues par Boko Haram pour essayer d’accéder à leurs terres ou à leur bétail, attiré en fin de saison sèche par le lit du lac Tchad et les berges de la rivière Komadougou. L’offensive en préparation doit prendre en compte ces facteurs et limiter au maximum les pertes civiles. « Ce sont quand même nos enfants », confiait récemment à International Crisis Group un cadre nigérien en poste à Diffa, lui-même originaire de la zone.

 


© Droits reservés
Une crise humanitaire d’ampleur

L’insécurité qui résulte des attaques de Boko Haram et de la contre-insurrection, les déplacements massifs de population, les interdictions prononcées par les Etats de la région à l’encontre de différents secteurs économiques à partir desquels les insurgés de Boko Haram se financent et s’approvisionnent, tout cela a suscité une crise humanitaire d’ampleur. Dans le sud-est nigérien, les activités agricoles et halieutiques, particulièrement profitables dans le bassin du lac et le long de la rivière Komadougou, risquent de connaître leur seconde année consécutive d’arrêt presque complet.

Cette fragilisation des économies affaiblit sans doute le financement et l’approvisionnement des djihadistes, mais elle rend aussi les populations très vulnérables. Toute nouvelle offensive ne manquera pas de désorganiser un peu plus les filières économiques et de susciter de nouveaux déplacements de population. Dans leur lutte contre Boko Haram, les Etats doivent anticiper et gérer les conséquences humanitaires de leurs actions, faute de quoi, au sein de la population désespérée, la colère pourrait monter contre ceux-là même qui prétendent la protéger.

Par ailleurs, s’il faut porter l’attention vers le sud de Bosso, en territoire nigérian, où Boko Haram a son bastion, il importe de regarder aussi plus au nord, sur l’ensemble des îles du lac Tchad et son pourtour. Là, les tensions entre communautés, qui préexistaient à l’insurrection, sont aggravées par les déplacements de population suscités par le conflit et se greffent dangereusement au phénomène Boko Haram. Le bassin du lac Tchad est un espace riche, bien plus que ne le laisse supposer le récit erroné de son inexorable assèchement. Ces dernières décennies, les contractions du lac ont libéré des cuvettes fertiles et des mares propices à la pêche. Ces espaces sont disputés entre différents groupes d’intérêt ou communautés : les Peuls, les Kanuri, les Buduma, les Arabes mohamid, les Haoussa, mais aussi des migrants venus de toute l’Afrique de l’Ouest.

Des milices s’organisent

Dans l’ombre des attaques de Boko Haram, des incidents meurtriers opposent ces derniers temps des éléments issus des communautés peuls et arabes mohamid à des Buduma, en particulier dans la préfecture de NGuigmi, le long du lac, au nord de Bosso. Alors que l’Etat a de plus en plus de difficultés à assurer l’ordre public, des milices s’organisent au nom de la défense des différentes communautés. Parmi les Peuls et les Mohamid, on accuse souvent les Buduma de rejoindre Boko Haram pour affirmer leur contrôle sur le lac. Rien ne serait plus grave que de laisser la stigmatisation de communautés entières se répandre. Les autorités du Niger doivent s’atteler à endiguer ce phénomène.

Le pouvoir à Niamey est conscient des risques associés à la constitution de milices communautaires mais, sur place, les forces de sécurité, sous pression, sont tentées de laisser faire des groupes qui semblent partager le même adversaire qu’elles. Le risque est grand de la prophétie autoréalisatrice, les populations mises à l’index par ces accusations, notamment les Buduma, pouvant aller chercher auprès de Boko Haram une forme de protection. Les militants djihadistes comprennent probablement l’usage qu’ils peuvent faire des multiples conflits locaux pour s’enraciner durablement dans le bassin du lac Tchad. Du côté des autorités du Niger, la volonté actuelle d’anéantir un adversaire encore trop souvent réduit à une figure de barbarie incompréhensible empêche parfois de saisir l’importance de ces dynamiques. L’option militaire a ses raisons, mais elle ne doit pas empêcher d’adopter une stratégie constructive visant à prévenir les dynamiques qui poussent une partie des populations de ces régions à rejoindre ou soutenir le mouvement insurrectionnel.

Apaiser les tensions intercommunautaires

Le politique doit accompagner le militaire sur le terrain. Les autorités nigériennes doivent dès maintenant réunir les communautés pour discuter avec elles des moyens de résoudre pacifiquement leurs antagonismes et saper ainsi les bases de recrutement de Boko Haram autour du lac. Elles doivent également contenir la formation de milices d’autodéfense, en comprenant que celles-ci répondent à des préoccupations sérieuses de sécurité locale auxquelles il convient de répondre. Elles pourraient s’inspirer sur ce point des expériences de police locale menées dans la région d’Agadez avec le soutien de l’Union européenne. Il faut enfin circonscrire dans le temps et l’espace l’usage de l’outil militaire. Dès que cela devient possible, la police et la gendarmerie doivent prendre en charge le maintien de l’ordre public et relayer des forces militaires qui ne sont pas entraînées ni équipées pour ces missions.

Autour du lac Tchad pas plus qu’ailleurs, on n’éteindra le feu par le feu. La lutte contre Boko Haram doit se faire avec le souci d’éviter les amalgames et d’apaiser les tensions intercommunautaires qui préexistent à Boko Haram, de réduire le coût humain des luttes contre-insurrectionnelles et, enfin, de différencier systématiquement les insurgés les plus convaincus du reste de la population.

 
MOTS CLES :  Terrorisme   Islamistes   Boko Haram   Niger 

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  • Point de vue publié par lemonde.fr/afrique/ le 16 Juin 2016
  • Vincent Foucher est analyste principal à l’International Crisis Group (ICG) et Jean-Hervé Jézéquel, directeur adjoint du projet Afrique de l’Ouest à l’ICG.
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