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Affaire Hissène Habré: regards tchadiens sur le verdict

Par RFI - 06/06/2016

S'ils ont partagé la joie des victimes à l’annonce de la condamnation du « bourreau de Ndjamena », ils n'en manquent pas moins de souligner les limites et les insuffisances de cette procédure judiciai

 

Avec la proclamation, lundi 30 mai 2016, du verdict dans le procès de Hissène Habré à Dakar, où un tribunal spécial a jugé pendant dix mois les crimes de l’ancien homme fort du Tchad, le continent noir vient de vivre une semaine historique. Ce procès était une première puisque jamais auparavant, nulle part au monde, un ancien chef de l’Etat n’avait été traduit devant la juridiction d’un autre pays pour violations présumées des droits de l’homme. C’est aussi la première fois que, dans sa lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves, l’Afrique a pris l’initiative de juger l’un des siens sur son propre sol. Selon une commission d’enquête tchadienne, sous la présidence Habré les répressions et les guerres auraient fait 40 000 morts auxquels s'ajoutent 200 000 victimes de tortures et de violences.

Les médias ont rapporté les manifestations de joie qui ont éclaté dans le tribunal de Dakar à la lecture du verdict condamnant à la prison à perpétuité le « tortionnaire » de Ndjamena. « J’attends ce jour depuis que je suis sorti de prison il y a vingt-cinq ans. Aujourd’hui, je me sens dix fois plus grand que Hissène Habré », a déclaré Souleymane Guengueng, fondateur de l’Association des victimes des crimes du régime de Hissène Habré, qui a failli mourir de mauvais traitements et de maladie dans les geôles tchadiennes. Les propos de ce porte-parole emblématique des suppliciés de Habré résument le sentiment de libération et de soulagement des victimes à l’annonce du verdict. Ce sentiment a été largement partagé par l'ensemble des Tchadiens.

Espoir de catharsis

« Moi aussi, j’ai explosé de joie à l’annonce du verdict », confie sous le sceau de l’anonymat un universitaire parisien d'origine tchadienne. Et d’expliquer : « Ce procès a touché tous les Tchadiens de près, car nous avons tous quelqu’un parmi nos proches qui est passé par les bagnes de Hissène Habré. » Installé en France depuis trente ans, l’homme, sexagénaire, fut un notable du régime d’avant la guerre civile de 1979, qui a conduit Hissène Habré au pouvoir. L’ex-ministre a refait sa vie en France, mais comme l’évolution de son pays lui tient toujours à cœur, il prie pour que le procès de Hissène Habré soit pour les Tchadiens ce moment « cathartique » après lequel tortionnaires et victimes pourront se retrouver. « Je rêve d’un Tchad où les gens se réveilleront un beau matin, se proclamant Tchadiens, ayant oublié une fois pour toutes qu’ils sont Kirdis, Goranes, Arabes ou autres », confie le vieux professeur. Avant de lâcher : « Or je crains que notre pays n’en prenne pas le chemin. »

C’est ce même espoir de « catharsis » qui a conduit le cinéaste tchadien mondialement connu, Mahamat-Saleh Haroun, à réaliser un beau et austère documentaire racontant la réconciliation difficile entre bourreaux et victimes du régime Habré, sur fond des échos du procès de Dakar. Présenté en séance spéciale à Cannes pendant le festival cette année, Hissein Habré, une tragédie tchadienne s’ouvre sur le retour aux années 1970, lorsque, adolescent, grandissant à Ndjamena, le futur metteur en scène entend parler pour la première fois de Habré. C’était à l’occasion de l'enlèvement de l’ethnologue française Francoise Claustre en 1974, premier fait d’armes qui fera connaître le dictateur. Bientôt, des combats meurtriers allaient embraser la capitale tchadienne.

En 1980, grièvement blessé à la jambe par une balle perdue, le jeune Haroun aura la vie sauve grâce à son père qui l’acheminera en brouette, puis en pirogue, au Cameroun, de l’autre côté du fleuve Chari, au Cameroun. « S’il n’y avait pas eu cette horreur-là, je ne serais peut-être jamais parti de chez moi et jamais devenu un exilé », a déclaré le cinéaste dans un entretien à RFI.

Paradoxalement, Mahamat-Saleh Haroun, qui n’a pas obtenu l’autorisation de filmer le jugement, a inscrit son documentaire dans la continuité du procès puisqu’il donne, lui aussi, la parole aux victimes. Qui plus est, son documentaire Hissein Habré, une tragédie tchadienne va au-delà de la banalité du quotidien, en proposant d’inscrire les crimes du dictateur dans une réflexion plus poussée sur l’histoire africaine et sur le mal. A l’écran, l’une des victimes s’interroge : « Quel péché avons-nous commis pour avoir mérité cela ? D’où vient ce mal capable de détruire et d’humilier tout un peuple ? » Ces interrogations qui attirent l’attention sur la dimension « impensable » des exactions commises par le régime Habré sur son propre peuple. Cette dimension philosophique a malheureusement fait défaut au procès de Dakar, contribuant à la frustration que beaucoup d’observateurs ont éprouvée.

 


© Droits reservés
Hissène Habré le 30 mai 2016 au palais de justice de Dakar
Frustrations
Pour Acheikh Ibn Oumar, ancien ministre des Affaires étrangères du Tchad, aujourd’hui dans l’opposition et exilé à Paris, cette frustration est avant tout d’ordre politique. Fin observateur de la vie politique africaine, l’homme salue le Sénégal pour avoir réussi à organiser le procès à Dakar, malgré les nombreuses réticences exprimées par la classe politique locale. « Le vrai scoop pour moi, ce n’était pas le verdict en soi, qui était attendu, mais le procès lui-même. Il s’est déroulé dans des conditions d’équité et d’impartialité qui manifestent l’évolution qualitative du Sénégal en matière de justice et d’Etat de droit. »

Tout en reconnaissant la valeur pédagogique et morale du procès inédit qui vient de se dérouler à Dakar, Ibn Oumar pointe du doigt ce qu’il considère être ses trois principales limites : « Primo, ce fut le procès d’un homme, et non le procès du système Habré, qui seul aurait permis d’établir le rôle de l’actuel président Idriss Déby qui, n’oublions pas, était chef de l’armée lors de la terrible répression de 1984. Secundo, ce procès a passé sous silence le rôle de la France et des Etats-Unis dans la tragédie tchadienne, alors qu’on sait pertinemment que le régime recevait des armes de la part de ces deux grandes puissances pour l’appuyer dans sa lutte contre la Libye du colonel Kadhafi. Ces soutiens consistaient aussi à former les agents de la police politique de Habré, chargés d’arracher des aveux aux prisonniers. »

Tertio, Ibn Oumar déplore que ce procès soit condamné à demeurer un « précédent sans suite » puisque les Chambres africaines extraordinaires (CAE) qui ont jugé Hissène Habré sont vouées de par leurs statuts à disparaître lorsque la procédure de traduction en justice de l’ancien maître de Ndjamena sera bouclée. « En fait, ce tribunal est un fusil à un coup, soutient Oumar, alors que l’Afrique a plus que jamais besoin d’une instance judicaire permanente de type CPI pour juger les autres criminels, notamment les criminels économiques. »

Echos de « La Piscine »

Enfin, le diplomate tchadien regrette également que ce procès n’ait pas débouché sur une demande de pardon au peuple tchadien par le dictateur. « Cela aurait pu être le point de départ d’une véritable réconciliation entre Tchadiens », dit-il, tout en se demandant si le successeur de Hissène Habré serait prêt à favoriser une telle réconciliation.

« Jamais, au grand jamais », s'écrie pour sa part le chanteur franco-tchadien Kaar Kaas Sonn (KKS), de retour d’un voyage de promotion au pays de son nouvel album intitulé Je suis humain. De son vrai nom Flavien Kobdigué, KKS est le Tchadien le plus connu de Mayenne (France), où il cultive depuis les années 1990 son talent de diseur de textes dans la grande tradition française de chansonniers. Il se proclame « fils de Brassens », mais n’oublie pas son continent d’origine auquel il a consacré plusieurs chansons dont Berceuse pour tyrans d’Afrique et plus récemment La Piscine, en souvenir du très redouté lieu de détention et de torture de la police politique sous Hissène Habré.

KKS, qui a connu dans son enfance les exactions perpétrées contre les siens sous la présidence Habré, critique la réticence des juges du tribunal spécial de Dakar à mettre en cause le régime tchadien actuel qui, pourtant, « s’inscrit, rappelle-t-il, dans la droite lignée de l’autoritarisme des années 1980 ». Il s’interroge : « Si on a découragé les parties civiles tchadiennes à porter plainte contre Idriss Déby aux Chambres africaines extraordinaires qui ont jugé Hissène Habré à Dakar, est-ce parce que son régime a financé ce procès ? » Et d’ajouter : « Et pourtant, à Ndjamena, une chape de plomb empêche toujours, trente ans après les faits, aux victimes des atrocités de Habré de parler. A 3 500 kilomètres du tribunal de Dakar, les anciens tortionnaires tiennent encore le haut du pavé. »

« De grâce, n'en faisons pas un monstre »

L’ombre de ces tortionnaires traverse la littérature de Nimrod, exilé en Picardie. L’œuvre du Tchadien, riche en romans, poésies et essais, est empreinte d’une élégance rare dans la littérature africaine. L’homme partage sa vie aujourd’hui entre Amiens et Ndjamena, mais se souvient très clairement des abominations des années Habré qui ont rimé pour lui avec guerre, désolation et exil. Aussi pouvait-il difficilement ne pas suivre le procès de l’ex-maître de Ndjamena qui a représenté pour lui, comme il aime le dire, « une échéance qui n’est pas sans frémissements, sans frissons de terreurs retenues ».

La dictature de Habré a bouleversé la vie de Nimrod, l’a éloigné de sa famille et de son pays. Et pourtant, le romancier voit dans le vieux tyran de 73 ans, extrait tous les matins par la force de sa cellule pour être présenté devant les juges du tribunal de Dakar, une figure de victime. « Non, je n’ai pas d’empathie pour cet homme qui a brisé la vie de tant d’hommes et de femmes, explique-t-il. Je regrette seulement qu’il soit resté mutique tout au long du procès, d’autant que son silence ne lui a pas profité, mais plutôt à ses alliés africains, qui l’ont soutenu, à ses parrains français et américains, qui ont instrumentalisé sa paranoïa sécuritaire pour les besoins de la guerre froide. » « Non, je n’excuse pas Hissène Habré, mais sa violence s’inscrit dans une violence plus grande, celle de tout un peuple incapable de faire nation commune depuis soixante ans. De grâce, n’en faisons pas un monstre, car le monstre c’est nous, il est en nous. »
 
MOTS CLES :  Tchad   Procès Habré   Verdict   Réactions 

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