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Mahamat-Saleh Haroun: «Sans Hissène Habré, je ne serais jamais parti du Tchad»

Par Journaldutchad.com, source RFI - 20/05/2016

Le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun a présenté au Festival de Cannes son nouveau documentaire en séance spéciale de la sélection officielle. Intitulé « Hissein Habré, une tragédie tchadienne»

 

RFI : Quelles étaient les premières réactions après la projection de votre documentaire Hissein Habré, une tragédie tchadienne ?

Mahamat-Saleh Haroun : Les réactions sont vraiment excellentes. Au-delà de tout espoir. Visiblement, les gens ont été séduits par le film, ou plutôt touchés, car « séduits » n’est peut-être pas le bon mot.

C’est un film sur les crimes commis sous la présidence d’Hissène Habré. Pourquoi avez-vous voulu intervenir dans un procès dont on n’a pas encore prononcé le verdict ?

Non, je n’interviens pas sur un procès en cours, puisque le film n’a pas été présenté et le procès est déjà terminé depuis février. Donc le film n’est pas versé comme une pièce dans le procès. De toute façon, le film n’est pas encore prêt à être diffusé en Afrique. Il a été seulement présenté au Tchad, pour les Tchadiens et les victimes. L’idée n’était pas d’intervenir, sinon, je l’aurais fini plutôt.

Vous dévoilez que votre vie aussi a été changée par la dictature d’Hissène Habré.

Absolument, ma vie a changé, parce qu’il a fallu que je fuie l’horreur, que je m’exile. S’il n’y avait pas eu cette horreur-là, je ne serais peut-être jamais parti de chez moi et jamais devenu un exilé. Oui, mon destin a changé à cause de cette horreur.

C’est un documentaire sur les victimes et les bourreaux. Est-ce qu’il y a un traitement cinématographique différent pour les deux côtés de l’horreur ?

Non, il n’y a pas du tout de distinction. Il ne s’agit pas de manipuler ou de souligner les choses pour dire telle personne est comme ceci et qu’il faut la juger comme cela. Non, je donne à chacun la possibilité d'être lui-même. C’est aux spectateurs de tirer une conclusion, d’interpréter les choses qu’ils voient. Je cherche un regard juste et non pas un regard biaisé sur les bourreaux, parce qu’ils sont des bourreaux. Mon idée est de les traiter sur un même pied d’égalité pour que la vérité puisse se révéler.

Parmi les moments les plus intenses du film, on trouve les rencontres entre victimes et bourreaux. En quoi cette confrontation a été nécessaire ?

C’était important pour la simple raison qu’il fallait essayer de comprendre, parce qu’on est dans quelque chose d'impensable. Avec tout ce que ces victimes, ces survivants, ont traversé, il fallait tout simplement donner la possibilité - devant une caméra - que les gens puissent enfin se dire des choses. Avec le concours de Clément Abaïfouta, le président de l’association des victimes des crimes du régime d’Hissein Habré (AVCRHH), je voulais qu’il y ait un partage du même espace. Si vous voulez construire quelque chose, il faut penser l’avenir avec les bourreaux et les victimes.

Même si vous condamnez les bourreaux, arrivera un moment où ils sortiront de prison. Il faut alors accepter de partager le même espace. C’était ça ma volonté. Je ne savais pas ce qui allait arriver lors de ces rencontres. Ils auraient pu se battre. On sent que c’est tendu, difficile, que c’est un processus long de réconciliation, de pardon. J’interroge aussi : est-ce qu’il y a une possibilité pour les victimes de pardonner ces horreurs-là ? Cette réponse appartient aux victimes.

 


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Pour préparer votre film, avez-vous regardé d’autres documentaires traitant la question des bourreaux et des victimes, par exemple Shoa de Claude Lanzmann ou S21 de Rithy Panh ?

Non. J’ai regardé tous ces films comme Shoa de Lanzmann, mais il y a déjà plusieurs années et sans penser à un film comme Hissène Habré, une tragédie tchadienne. Quand j’ai entamé l’écriture et le tournage du film, je n’avais aucune référence. Je refuse toujours d’avoir une référence, parce qu’on essaye de faire « comme ». Moi, je voulais partir vierge, libéré de tout pour essayer de trouver ma propre manière de faire les choses.

Le règne d’Hissène Habré a duré huit ans (1982-1990). Aujourd’hui, quel impact pourrait avoir votre film sur la situation des victimes ?

Après la projection du film au Tchad, les victimes avaient l’impression que leurs paroles et leurs histoires étaient au centre. Que ce qu’ils ont vécu est coulé dans le marbre. Que c’est fait pour l’éternité. Que personne ne peut oublier cela. Cela m’a fait plaisir. Ils avaient pour la première fois l’impression que les Tchadiens ont écouté leurs histoires. Jusque-là, il y a des gens qui nient, qui disent que ce n’est pas vraiment arrivé, qui contestent les chiffres avancés… Là, c’est implacable. A la sortie du film, le public était bouleversé.

Les tortures et les massacres dans les prisons de la police politique DDS ont causé la mort de près de 40 000 personnes au Tchad. Dans le film, vous soulignez que la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) au Tchad avait été aussi soutenue par les Etats-Unis, la France, l’Irak et le Zaïre. Aujourd’hui, qu’est-ce que les victimes attendent de ces pays ?

L’ironie du sort est que ces pays, et notamment les Etats-Unis et la France qui ont aidé et soutenu et financé le régime d’Hissène Habré, se retrouvent aussi dans son procès, parce que les Etats-Unis et la France ont financé le procès pour juger Hissène Habré. Comme quoi, quelque part, Hissène Habré a été peut-être victime d’un système qui l’a un peu utilisé.

Dans votre film vous montrez clairement que, jusqu’à aujourd’hui, les bourreaux n’ont pas le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal. L’un parmi eux déclare avoir simplement obéi aux ordres. Est-ce un cas particulier ou un sentiment généralisé ?

Toutes les petites mains estiment que c’étaient des ordres et qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Comme dans le film, ils se considèrent un peu comme des chiens dressés. Ils ne pensent pas avoir fait de mal. Pour eux, ils ont juste suivi les consignes. D’ailleurs, même les responsables de la DDS, jugés à Ndjamena au Tchad, disent la même chose. Cela ressemble un peu à la tragédie nazie. Chez les responsables nazis, il y avait aussi ce refus de reconnaitre ce qui s’est passé. Comme s’ils vivaient dans un autre monde. Ce mépris est le plus insupportable pour les victimes.

Votre documentaire fait allusion à tout un catalogue de techniques de torture : des ongles arrachés, des pesticides versés dans les yeux, des aiguilles clouées dans le cerveau des prisonniers pour les rendre fous… D’en parler était-ce nécessaire pour les victimes ou pour les bourreaux qui vont voir le film ?

Je ne me pose pas la question de bourreaux ou de victimes. Ce sont des choses tellement impensables qu’il ne fallait pas reconstituer tout cela. Il fallait que des dessins – faits par une victime qui elle-même a assisté à cela – représentent ces choses par le regard d’une victime. Il est impensable de faire ce qui a été fait. Pour moi, c’est quelque chose qui n’est pas humain, c’est inhumain et je ne peux pas le représenter. Mais le dessin a pu en donner une représentation. J’ai estimé que c’est aussi un moyen d’informer. Quand vous avez vu ce dessin avec un bonhomme où l’on met sa bouche dans un tuyau d’échappement et on démarre une voiture, c’est quelque chose d’impensable. Montrer les dessins a une force et cela parle, cela dit quelque chose sur cette cruauté.
 
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