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Christian Seignobos: le milieu du lac Tchad est très favorable à Boko Haram

Par RFI - 06/05/2016

Ce géographe et directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) a passé plusieurs années dans cette région du lac Tchad. Il répond aux questions de Pierre Pinto.

 

Boko Haram se concentre depuis l’année dernière, sur et autour du lac Tchad. C’est un changement de stratégie forcée ou voulue ?

Christian Seignobos : C’est toute la question. Est-ce qu’ils ont voulu prendre les devants pour contrer ce qui leur arrivait, c’est-à-dire une coalition des Etats du circum tchadien contre eux en recherchant une zone qui était plus défendable que les points qu’ils avaient, la forêt de Sambisa, les contreforts des monts Mandara, en se disant « les marées du lac vont nous sauver »? Donc ce serait a minima un refuge, un sanctuaire qu’on recherche. Ou alors une stratégie, et le choix a été la cuvette-nord? Or la cuvette-nord, c’est la cuvette qui est la cuvette la plus éloignée de toutes les capitales, même de Ndjamena qui est très proche de son lac. Mais en allant plus au nord, on se rapproche du Niger et on se rapprocherait stratégiquement peut-être des jihadistes qui sont beaucoup plus sur le Sahel.

Est-ce que les zones du nord du Borno, contrôlées jusqu’en 2014-2015 par Boko Haram, en sont débarrassées aujourd’hui ?

Elles en sont débarrassées, d’une certaine façon. Mais il y a une espèce de mise en dormance des gens qui sont revenus dans leur village, si bien que ça pose le vrai problème. C’est-à-dire que là actuellement tout le long de la frontière, on peut avoir encore entre 3 500 et 4 000 « fous de Dieu » qui sont là, et dans les villages on ne sait pas comment traiter la situation. Est-ce que ceux qui sont restés étaient otages de Boko Haram, ou est-ce qu’ils étaient acquis à la cause Boko Haram ? Si bien qu’on se trouve devant un véritable problème : les Camerounais par exemple, qui ont maintenant l’autorisation de passer la frontière, ou les Tchadiens et les Nigérians n’ont pas la même approche. Pour les Nigérians par exemple, tous sont coupables et pour les Camerounais, ils ne libèrent que des otages qui, en effet, s’enfuient du côté camerounais. Donc, on voit bien qu’il y a des braises qui sont sur des cendres et ça pourrait à tout moment repartir.

 


© Droits reservés
Pourquoi les quatre pays qui se partagent le lac (Tchad, Cameroun, Niger et le Nigeria) craignent-ils autant que ce lac Tchad devienne un sanctuaire pour Boko Haram ?

Le lac n’a jamais été soumis. L’exemple le plus parfait, c’est le premier royaume musulman d’Afrique a été le Kanem, au niveau du Xème siècle pour faire court, et qui ensuite a basculé au Bornou, de l’autre côté, qui est resté longtemps un centre de l’islam le plus puissant d’Afrique, et les populations des îles du lac, qui sont les Yédima qu’on appelle Buduma [homme des hautes herbes], Yédima ne se sont converties que dans le début du 20ème siècle. C’est pour vous dire que personne n’a pu mettre la main sur ces populations. Non plus que la période coloniale, qui a eu des difficultés pour faire payer l’impôt, parce que nous nous trouvons dans une zone de marécage où l’eau du lac monte, descend au cours d’une année, et où dans ces roselières ou dans ces papyraies, on est tout à fait incapables même de dresser des cartes. La période coloniale n’a pas résolue ce problème et les administrations nationales n’ont pas réussi. D’où la crainte des Etats, que ce soit le Niger d’abord, le Tchad ensuite, qui n’ont eu qu’un seul réflexe : quand Boko Haram a investi le lac mai 2015, ils ont fait ressortir la population pour qu’il n’y ait pas contamination. Ils ont voulu vider le lac de leurs populations. Ce qui montre bien la peur qu’ils ont de devoir ensuite opérer une guerre dans ces milliers d’îles et ces milliers d’archipels.

C’est-à-dire qu’il y a une lecture communautaire et peut-être socioéconomique de Boko Haram sur le lac Tchad, pas seulement religieuse ?

Le lac Tchad en plus a une population qui est dominée par les Yédima et il y a quelques Kanembou. Mais c’est une population qui a été laissée en déréliction. Autant le Bornou, le nord-est du Nigeria s’est plaint d’avoir été abandonné par le gouvernement central. Mais pour les populations du lac, c’est pire encore, c’est-à-dire qu’ils n’ont eu aucune représentation, y compris au Tchad. C’est une population qu’on a laissé un petit peu à l’abandon. Et donc une partie d’entre elles ont tendance à vouloir s’associer avec Boko Haram ou en tout cas, sont assez influencées par le discours de Boko Haram.

Qu’est-ce qui donne l’avantage sur le terrain sur le plan tactique, à Boko Haram par rapport aux armées des quatre Etats qui les pourchassent ?

Avec les Buduma, ils ont l’expertise du lac, la connaissance du lac. Ils se sont mis très rapidement à reprendre les flottes de pêche des pêcheurs, en particulier des gros commerçants haoussa. Ce sont des hors-bords qui font 12 à 17 mètres. Il suffit de les couvrir d’une tonnelle de paille pour que les drones ne les voient pas. Là-dessus, ils peuvent mettre leur moto, qui est l’arme absolue de Boko Haram, et passer d’île en île. Mais ce qu’il y a, c’est que s’investir dans la cuvette nord est encore plus gênant pour les riverains parce qu’il y a une végétation extrêmement particulière. On a des forêts mortes dans ce lac, mais le bois est tellement résistant que ces forêts mortes, ça fait des espèces de tunnels dans lesquels Boko Haram peut se faufiler. Donc le milieu est extrêmement difficile pour une guérilla.
 
MOTS CLES :  Tchad   Christian Seignobos   Lac Tchad   Boko Haram 

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