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Tchad : « Ma génération est formatée par Monsieur Deby et tout son système », Don Ebert

Par zeidane.over-blog.fr - 12/01/2018

Quelles sont les raisons fondamentales qui ont poussé Don Ebert à adresser un message à sa génération dans une lettre ouverte qui date du jeudi 11 janvier 2018 ?

 


© Droits reservés
Déjà sa lettre se termine par une forte minuscule phrase : « Je repars au Tchad ». Il explique de lui-même les raisons : « Lettre à ma génération… Je suis né en fin novembre 93, l'année où j'aurais aimé avoir exactement vingt ans. Je vois déjà la tête que vous faites en vous disant : « ah bon ? Mais pourquoi ? » Vous comprendrez, dès lors, que je ne me sens pas toujours en symbiose avec mon époque, avec les préjugés envers « ceux » d’avant proférés par plusieurs d’entre nous. Je ne comprends pas pourquoi fin 93, et non pas début 94, mais je devrais naître bien avant toutes ces années-là. Dois-je vous dire que je suis un vingtenaire d'adoption. J'ai adopté la culture et la contre-culture de l'année de ma naissance. Je suis né tout jeune mais je me sens plus d'affinités avec les viocs qu'avec les jeunes de mon âge. La preuve ? Je suis « le garçon bizarre » pour beaucoup de ceux et celles qui me côtoient, « l'incompréhensible » ... La paix, les fleurs et la joyeuse dissidence me semblent encore porteuses d'espoir. Cela me fait surtout oublier la rancœur ainsi que la résignation de ceux de mon temps.

Ma génération approchera bientôt, je veux dire d’ici à 5 ans, les 30 ans. Elle a fort envie de s’arrêter un moment, et de se poser des questions sur elle-même, sur son existence. Elle a fort envie de changer les choses, de donner le meilleur d’elle-même, de prendre des décisions, de prendre les rênes du pouvoir, du moins l’influencer. Les choses vont de mal en pis non pas « toujours » à cause des « autres » que l'on accuse souvent injustement de « tous les torts », mais elles vont tout de travers parce que ma génération manque de rigueur, de rêves, de références, de vision, de compassion et surtout de sérénité. Elles vont chez le diable parce que ma génération veut exercer et/ou influencer le pouvoir avec cette fascination malsaine pour la destruction. Que dis-je ? Oui, et je refuse de quitter la posture de cet être, qui s’identifie à un malheur qui n’est pas forcément le sien, pour l’attitude supérieure de celui qui traite le Tchad comme s’il n’y appartenait pas. En fait, je pense que suis pleinement concerné ». Mais en réalité, cette lettre engagée qui appelle les jeunes de son âge à prendre leur avenir et surtout le destin de leur pays en main.

Finalement, on a l’impression que c’est aux jeunes tchadiens de sa génération qu’il vise à travers sa lettre ouverte : « Ma génération veut changer la donne, oui, mais elle n’a pas encore suffisamment lu le philosophe Alain :« Le citoyen doit avoir deux qualités : l’obéissance et la résistance. » Elle a déjà trop obéi comme ça. Où est sa résistance ? Ma génération plaide pour le « changement durable », oui, mais elle sait très bien que ceux qui la gouvernent n’ont jamais lu le sociologue et philosophe Edgar Morin : « Derrière l’humanisme, l’humain. » Alors, quelle autre option ? Ma génération me semble essentiellement constituée de braillards médiocres qui n'ont jamais signé une grande pétition et encore moins participé à une manifestation d’envergure. Ils voient de travers les jeunes qui préfèrent les folies de jeunesse de leurs grands-parents à l'amertume rassise de leurs propres parents qui sont– parfois – souvent – j'allais mourir cérébralement avant même que d'avoir été jeunes.

Ma génération continue à pleurnicher dans un Tchad qui a tout parce qu’elle n’a pas encore lu Srdja Popovic, parce qu’elle n’a pas encore lu « Ce monde qui vient » d’Alain Minc, parce qu’elle n’a pas encore lu « Penser global » d’Edgar Morin, parce qu’elle n’a pas suffisamment lu et compris « L’étudiant de Soweto » de Maoundoé, parce qu’elle n’a pas encore fini de lire « L’action pour la réforme » d’Edouard Balladur, parce qu’elle ignore « La révolution des consciences » d’Ang San Suu Kyi…, ou parce qu’elle ne sait simplement par lire. Et si elle avait de bonnes raisons à cela ? À l’école, je m’en souviens comme si c’était hier, nous côtoyions à la fois la misère et la pauvreté au quotidien, c’est-à-dire l’absence presque totale de livres, l’absence de vacances et d’excursions, l’absence de cinémas et l’absence de théâtres. Nous voyions la force de l’exploitation, le manque d’argent à la maison, autour de nous, nous voyions toutes ces choses-là. Et nous nous sommes promis qu’un jour nous resterions fidèles à tout cela. Fidélité à tout cela ? Excuse ? Non ! »

Peu à peu, il aborde en jeune engagé : « La notion de liberté ? Ma génération l’ignore presque totalement. Dans son combat pour la liberté, elle le démontre, elle a ses formules qui lui sont propres : il est toujours des gens qui aiment suivre leur propre voie, des gens qui ont le courage de reconnaître leurs seules lois, qui n’ont jamais appartenu de tout cœur à un Etat ou au pays natal, au cercle des amis, et pas même à la famille dans le sens étroit du terme. Il est toujours des gens qui sont engagés tout en étant repliés sur leur monde, des gens qui s’isolent à la fois de la chaleur et du froid, qui sont en retrait constant de la société tout en s’engageant pour elle. Ces gens-là ne commencent pourtant rien, et ils ne terminent rien. Ce sont des insaisissables. Ce sont des gens pour qui, hélas, la distinction entre passé, présent et futur n’est qu’un mirage. Ce sont des gens de ma génération. Ma génération est formatée par Monsieur Deby et tout son système. Mais regardons-la, elle se refuse à agir, elle se refuse à croire qu’elle peut changer la donne, elle ne décroche pas encore de cette apologie de l'effort de la personnalisation, de l’effort égoïste, sectaire, individuel, au mépris de la grande communauté de Toumaï, notre ancêtre à tous, même au-delà du pays, même au-delà du continent.

Elle en a soupé et en soupe encore et toujours des fleurs, de l'Amour et de la musique planante… Elle veut se concentrer tout en ayant à son actif la distraction. Elle veut oublier, mais toujours se souvenir. Elle veut marcher au pas sans regarder derrière. Elle veut écraser sous son talon de fer tous ces naïfs improductifs qui voudraient tout freiner à coups de beauté. Mais, qu’est-ce que je raconte ? Ma génération est encore plus pitoyable qu'impitoyable, j'en conviens. Pourtant, j'ai parfois cessé de désespérer depuis la « monarchisation » de notre République. Je suis très jeune, certes, mais comme beaucoup d'autres, j'ai déjà vu ce que je n'aurais jamais cru voir de mon vivant. J'ai vu des jeunes manifester tous les jours, pendant des semaines, puis des mois... J’ai vu des jeunes de mon âge mourir devant moi, sous mes yeux… Cela me semblait surréaliste. Je devais me pincer pour m'assurer que je ne rêvais pas. Et pourtant ! Ils sont maintenant des centaines de milliers dans les rues, chaque fois qu’ils le décident, à dénoncer la fraude, la corruption et l'imbécillité des autorités. C’est en Guinée-Conakry, c’est à Ouagadougou, c’est au Togo, c’est dans les deux Congo, c’est au Rwanda, c’est en Tunisie, c’est partout où la conscience politique rayonne. Ils se faisaient et se font encore tabasser dessus par ce qu'il y a de pire en leur génération. Seuls des lâches pouvaient faire couler ainsi le sang des jeunes dans leurs rues. C'était enfin la consécration de leur génération. La preuve qu'elle était aussi dénuée de rêves que de compassion ».

Il se justifie dans un langage clair et limpide : « La preuve qu'elle en voulait à tous ceux qui ne partageaient pas ses cauchemars, son austérité et sa rigueur de demi-portions intellectuelles. La preuve qu'elle n'avait aucun mérite et aucun courage. Rien que de la hargne, de la peur et du ressentiment. Ma génération, voyez-vous, n'a jamais su discuter tout en s’engageant. Elle n’a jamais su se cultiver tout en proposant. Elle n’a jamais vraiment su faire preuve de l’esprit critique tout en critiquant son esprit. Elle ne sait que hurler avec les loups, derrière son écran virtuel, avec toute la symbolique malsaine et fascisante que cela suppose. La meute n'aime pas qu'on la contrarie, n’est-ce pas ? C’est de ma génération dont je parle. Elle sait se poser toujours en victime tout en tenant le rôle de bourreau. Si tout va mal dans le Tchad profond, pour ma génération, c'est à cause des critiqueurs, de ceux et celles qui n'en ont que pour les droits civiques, l'environnement et toutes ces niaiseries de hippies d'une autre époque irrationnelle où l'on se tenait par la main en chantant « Peuple Tchadien, assis et à l’obéissance totale… ». Ma génération disparaîtra un jour, fort heureusement. Elle laissera, si elle continue dans son sommeil, si elle persiste dans cet élan passif, le souvenir d'une génération médiocre qui n'aura pratiquement rien apporté de bon chez elle malgré les immenses possibilités. On en parlera un jour comme on parle du Moyen-âge ou de la Grande Noirceur du temps de Duplessis dans tous les livres d’histoire. On en parlera en se bouchant les narines ».

Ensuite, Don Ebert s’exprime : « On en parlera en clignant des yeux. Il s'en trouvera peut-être quelques-uns pour brailler dans les maisons de retraite où ils seront mieux traités qu'ils n'avaient eux-mêmes voulu traiter les malades et les nécessiteux, les pauvres voisins, les veufs, les orphelins, les enfants dans la rue, les sans-abris, ces parasites inutiles qui coûtaient trop cher à l'Etat. Mais, en nommant toujours l'Etat, comme le seul fautif, le seul problème, ma génération court un risque très énorme : celui d’abdiquer. La vérité, c’est qu’elle critique souvent, sans apporter du concret, sans se mobiliser, sans agir, oubliant qu’elle est aussi, de fait, responsable, oubliant qu’elle a un rôle, une mission et un idéal. Les jeunes d’aujourd’hui se rappelleront du temps de leur jeunesse quand tout le monde marchait les fesses serrées, quand les étudiants se faisaient matraquer dans les rues, ou devant leurs facultés, quand on se moquait de ces bonnes gens qui rêvaient d'un monde moins mesquin. Les jeunes d’aujourd’hui auront peut-être encore le droit d'écouter une émission du MPS en baladodiffusion ou de vieux chnoques vomiront leur haine des Tchadiens, des Activistes, des Féministes, des Humanistes... Cela, je ne saurais le prédire avec exactitude ».

La conclusion à son analyse est un vibrant hommage aux jeunes de sa génération, surtout comme il le dit de ses propres mots aux jeunes et vieux pionniers de la dictature sans passion de monsieur Deby : « Mais je puis vous assurer, avec certitude, que ma génération ne vaut rien du tout, du moins pas grand-chose, et qu'elle n'est, tout au plus, qu'une anomalie de l'évolution humaine ou presque. Le Tchad ? Non, le Tchad ne peut être maudit. Je parle de moi, de ma malédiction, de ma génération. Elle n'est qu'un temps de régression qui sera vite passé. Est-ce là une généralisation abusive ? Bien entendu que c'en est une. C'est le seul point en commun que j'ai avec ma génération : ce défaut de tout généraliser, de tout jeter à la poubelle, de tout minimiser, de laisser passer le temps de l'action, de croiser les bras, d'attendre que le changement tombe du Ciel... même si quelques-uns tentent tant bien que mal de sortir du lot. Hommage à Babouri ! Tu t'en sortiras, mon frère. Hommage à tous les jeunes et vieux prisonniers de la dictature sans passion de Monsieur Deby ! Hommage à mes sœurs et frères Didah, Kally Mahamat, Maina, Djoret, Edith, Ndodjo, Manga, Nomaye... Hommage à tous ceux et à toutes celles qui, oubliant leur époque et leur temps, se joignent quand même à ma génération ! Je repars au Tchad ».

Ahmat Zéïdane Bichara
 
MOTS CLES :  Tchad   Idriss   Deby   Itno   Génération 

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