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Economie: « Moi, entrepreneur du numérique au Tchad »

Par Le Point - 21/12/2017

De jeunes Tchadiens ont décidé de se lancer dans le digital alors que leur pays a la connexion la plus chère d'Afrique. Leur rage de réussir est à la mesure de leur énorme défi.

 


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Dans cette petite boutique bourrée de produits de toutes sortes à Kabalaye, un quartier populaire et mouvementé de N'Djaména, les visiteurs défilent pour acheter des unités téléphoniques. Ce soir-là, Hassan est empressé. Son téléphone à l'écran rafistolé de scotch en main, le jeune homme de 17 ans a réussi à économiser suffisamment d'argent pour acheter 2 000 francs CFA (soit environ trois euros) de crédits. Il va pouvoir se connecter quelques précieuses minutes à son compte Facebook et consulter sa boîte mail qu'il n'a pas ouverte depuis trois semaines.

Moins de 3 % de la population est connectée

Au Tchad, les tarifs de connexion sont les plus onéreux d'Afrique. Compter environ 12 000 francs CFA (soit 20 euros) pour un giga de données. Un luxe pour la majorité de la population dans un pays où le salaire minimum est de 60 000 francs CFA (soit un peu plus de 90 euros). De fait, moins de 3 % de la population tchadienne a accès à Internet, selon les derniers chiffres de l'Internet Live Stats. « Ce chiffre est très alarmant », déplore Salim Azi Assini, cofondateur du WenakLab, une association qui lutte contre la fracture numérique au Tchad. « Depuis le 1er janvier, des taxes se sont ajoutées au prix initial de la connexion. Elles augmentent le prix de près de 16 % », explique le premier blogueur du pays de Toumaï de 32 ans. « Nous ne possédons pas nos propres câbles sous-marins. Les opérateurs de télécommunications sont obligés de sous-traiter, notamment avec le Cameroun », détaille-t-il.

Résultat : la scène numérique tchadienne est quasiment inexistante. « L'heure des NTICS (nouvelles technologies de l'information et de la communication ; NDLR) qui fait des miracles et des merveilles à travers le monde n'est pas prête de commencer chez nous, et cela est bien dommage », avait alors lancé un député à la ministre de la Communication Madeleine Alingué lors d'une séance de questions à l'Assemblée nationale tenue le 5 décembre. Et pourtant, malgré cet environnement peu encourageant, ils sont nombreux, simples passionnés, développeurs, entrepreneurs ou les trois à la fois, à vouloir relever le défi et proposer des services innovants.

 


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La nécessité de « faire bouger les choses »

« J'essaie de faire bouger les choses », se targue Naïr Abakar, 26 ans, calé au fond de sa chaise de ce grand hôtel de la capitale tchadienne. Avant de nuancer : « Mais ici, ce n'est pas facile de se développer dans le domaine du numérique et des technologies. Si le besoin se crée, les choses vont avancer, notamment en termes de connexion. » Il a lancé Darna (« mon pays », en arabe), l'une des premières applications du pays qui référence près de 150 adresses. « De la petite boutique de quartier à un hôtel, en passant par les restaurants et les lieux de loisirs, chacun à sa chance », explique le jeune entrepreneur, qui a développé son projet « à la débrouille » avec ses amis et ses propres économies. Trois ans plus tard, Darna a été téléchargé plus de 14 000 fois sur les magasins d'applications Android et Apple.

Malgré la fraîcheur toute relative de la saison, dans la tête de Naïr Abakar, arborant un boubou blanc éclatant, ça bouillonne de projets numériques. Avec son ami d'enfance, Abdelkerim Idriss, le fils du président Idriss Déby Itno, il pilote également Afrique Campus, la première plateforme africaine qui simplifie les démarches de préinscription dans l'enseignement supérieur. « L'objectif est d'améliorer les conditions d'orientation des étudiants pour éviter les années blanches », argumente celui qui fait partie de la liste des 35 jeunes qui comptent dans l'espace francophone en 2017, liste établie par l'Association 3535. Et de conclure, un large sourire aux lèvres : « Le terrain du numérique est vierge. Il faut investir, créer, se battre pour faire avancer ce domaine. »

 


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« Les NTICs peuvent résoudre des problèmes »
Même enthousiasme chez Falmata Awada et Zam-Zam Djorkodé, deux informaticiennes âgées respectivement de 23 et 26 ans. Smartphones en main, les deux amies « passionnées par le numérique » sont en pleine conception de leur application pour lutter contre la mortalité infantile, un projet récompensé lors du salon Tchad Talents qui s'est tenu en novembre à N'Djaména. « Des milliers de femmes perdent la vie en donnant naissance et beaucoup d'enfants meurent avant l'âge de cinq ans. Les causes de ces décès sont souvent évitables puisqu'il s'agit d'un manque de vaccination, d'un non-respect de rendez-vous prénatal par négligence ou par manque de sensibilisation. Nous pensons que les NTICS peuvent résoudre ce problème de santé », explique, plein d'entrain, Falmata Awada.

Ainsi, l'application, dont le nom reste à trouver, va accompagner les jeunes mères dans leur quotidien. « Les dossiers des patientes qui le souhaitent seront informatisés manuellement et stockés en ligne. Cela permettra un suivi des consultations, une gestion des vaccinations et de diffuser des fiches d'informations sanitaires », explique méthodiquement Zam-Zam Djorkodé. « Côté structures de santé, l'accès se fera par à une plateforme en ligne, conçue pour fonctionner avec une faible connexion. Côté utilisateurs, ce sera via une application mobile. Les notifications pourront s'effectuer par SMS, car beaucoup de femmes n'ont pas de smartphone ou pas d'argent pour se connecter à Internet », précise-t-elle. Les deux jeunes femmes, qui achètent « des méga-octets par-ci par-là » et se retrouvent après le travail pour coder leur projet, se laissent trois mois pour la finalisation.

Cependant, faute de moyens financiers et, surtout, d'accompagnement et d'encadrement, beaucoup de brillantes idées ne voient pas le jour. Pour tenter d'y remédier, le président tchadien Idriss Déby Itno avait alors annoncé, en 2014, la création d'un Centre africain des technologies de l'information et de la communication (CATI) qui devrait prendre pied à N'Djaména. Depuis, le projet est étudié par la Commission de l'Union africaine. En attendant, les jeunes créateurs ou simples citoyens, désireux de « s'ouvrir au monde » grâce à Internet, se débrouillent. Assis sur le banc qui fait face à la boutique de Kabalaye et bercé par la musique et le brouhaha qui résonnent des bars, Hassan a fini de consulter ses mails. L'air désabusé, il lance : « Ici, la connexion, quand même, c'est grave ! »
 
MOTS CLES :  Tchad   Economie   Numérique   Digital   Afrique   Idiss   Deby 

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