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Reed Brody: la grace d'Habré serait «une ultime gifle infligée aux victimes»

Par RFI - 04/07/2017

Reed Brody est l'un des principaux initiateurs du procès Habré. Il s'exprimait ainsi au cours d'une conférence exceptionnelle parrainée par la Commission de l'UA, le Sénégal et le Tchad

 

Après le procès Hissène Habré, quel héritage vont laisser les Chambres africaines extraordinaires? C'est la question qui a été débattue ce lundi à Addis Abeba, en marge du 29e sommet de l'Union africaine (UA), lors d'une conférence exceptionnelle parrainée par la Commission de l'UA, le Sénégal et le Tchad. L'avocat américain Reed Brody a été l'un des principaux initiateurs du procès Habré. Aujourd’hui il est membre de la Commission internationale des juristes, basée à Genève. En ligne d'Addis Abeba, il répond à nos envoyés spéciaux Victor Uhl et Christophe Boisbouvier.

RFI : Quand vous dites qu’il faut promouvoir l’héritage du procès Hissène Habré. A quelle autre affaire pensez-vous ?

Reed Brody : Avant le verdict final dans l’affaire Hissène Habré, nous avons organisé une rencontre entre les victimes de Hissène Habré et les victimes de Yahya Jammeh en Gambie. Et les Gambiens étaient très inspirés par le long parcours des victimes de Hissène Habré. Je crois qu’un des avantages du modèle Habré, c’était que les victimes en étaient les architectes. Donc c’est accessible.

Revenons sur ce procès Hissène Habré. On sait qu’il a été condamné en appel à la prison à vie. Mais beaucoup se demandent s’il ne va pas être gracié d’ici un an ou deux ?

Mais c’est une rumeur persistante, même qui a été évoquée par le garde des Sceaux au Sénégal. Moi, je ne peux pas imaginer qu’après tout le Sénégal a fait dans cette affaire, qui est tout à fait en son honneur, que le Sénégal va violer les statuts des Chambres africaines extraordinaires et gracier Hissène Habré. Ce serait une ultime gifle infligée aux victimes.

Autre problème : l’indemnisation des victimes a été promise. Mais rien n’est venu pour l’instant.

Effectivement, les Chambres africaines extraordinaires ont condamné Hissène Habré à payer 123 millions d’euros aux victimes. Mais elle n’a saisi qu’une propriété à Dakar qui vaut à peu près 600 000 euros. Mais l’astuce de la décision des Chambres africaines, c’était de donner le mandat au fonds fiduciaire au profit des victimes, créé par l’Union africaine. Le mandat d’identifier, de saisir l’argent de Hissène Habré, là où il se trouve et de le récupérer au profit des victimes. Justement à ce sommet, l’Union africaine va adopter les statuts de ce fonds fiduciaire. Et nous espérons que l’Union africaine va en fait engager des avocats, des chercheurs pour trouver cet argent.

 


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Reed Brody: la grace d'Habré serait «une ultime gifle infligée aux victimes»
Vous pensez vraiment qu’Hissène Habré peut cacher plus de 100 millions d’euros actuellement ?

Moi, je n’en sais rien. Nous savons qu’il est parti du Tchad il y a vingt-cinq ans avec tout le trésor et qu’il avait investi cet argent au Sénégal et peut-être ailleurs.

Les Chambres africaines extraordinaires, c’était une formule très neuve ces dernières années à Dakar. C’était uniquement pour juger Hissène Habré. Est-ce que c’est une formule qui peut permettre de dépasser la polémique actuelle sur la Cour pénale internationale ?

Je pense qu’il faut multiplier les voies à la justice. Il y a évidemment la justice nationale, il y a la justice internationale et il y a aussi cette justice hybride comme les Chambres africaines extraordinaires.

Où l’on trouve à la fois des juges sénégalais et africains ?

Voilà. C’était le fruit d’un traité entre l’Union africaine et le Sénégal. Il y avait des juges sénégalais, mais le président était en première instance un Burkinabè, et en appel un Malien. Evidemment beaucoup se reposaient sur la force et l’indépendance du pouvoir judiciaire sénégalais qui constituait la majorité des effectifs. Mais quand même, juger un ancien chef d’Etat africain, en Afrique, avec le soutien de l’Union africaine, c’est quand même un exemple qu’on doit perpétuer.

Voulez-vous dire que finalement, la Cour pénale internationale ce n’est peut-être pas la meilleure voie pour juger les anciens dictateurs ?

Ce n’était jamais dans l’esprit de personne la meilleure voie. La Cour pénale internationale est une cour subsidiaire qui n’entre en action que lorsqu’on ne peut pas le juger chez soi.

On peut donc imaginer demain en effet un procès Yahya Jammeh comme il y a eu hier un procès Hissène Habré, mais l’ancien dictateur gambien est protégé aujourd’hui par la Guinée équatoriale. Il vit tranquillement à Malabo ?

Il s’agit d’augmenter le coût politique. Si les victimes de Yahya Jammeh ont les mêmes rôles protagonistes des victimes de Hissène Habré, qu’ils frappent à toutes les portes, qu’elles racontent leur histoire, je pense que comme les victimes de Hissène Habré, elles peuvent créer les conditions politiques pour que l’Afrique toute entière demande à la Guinée équatoriale d’extrader ou de transférer Yahya Jammeh pour être jugé.

Autre pays martyrisé par un régime de fer, l’Erythrée. La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits de l’homme dans ce pays, Sheila B. Keetharuth, a demandé la saisine du Conseil de sécurité de l’ONU. Pas de réponse, c’est l’impasse. Du coup, aujourd’hui, elle se tourne vers l’Union africaine ?

C’est une bonne idée. Il y a eu une commission d’enquête de l’ONU qui a conclu qu’il y a des crimes contre l’humanité commis en Erythrée, qu’il n’y avait pas la possibilité de justice en Erythrée. Donc il faut chercher ailleurs. S’il y a blocage au niveau des Nations unies au Conseil de sécurité, pourquoi pas l’Union africaine dans l’esprit de l’affaire Hissène Habré de la lutte contre l’impunité, ne peut pas ériger un mécanisme pour juger ou au moins enquêter sur les crimes en Erythrée ?
 
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